Mercredi 23 juillet 2008

Affreville ! Aujourd'hui Khemis Miliana. De cette ville je n'ai gardé qu'un vague souvenir...
Ce qui me revient en mémoire, ce sont ces belles allées de platanes, dont le feuillage se rejoint au dessus des rues. Un magnifique tunnel ombragé, pour les étés chauds de la région.
Petite capitale de sa région, on la nomme la "Reine" du Cheliff. Pourtant à sa naissance elle n'est qu'un petit hameau groupant des déportés politiques. Elle ne vivait que de l'élevage des vers à soie, puis de la fabrication du crin.
J'ai en mémoire surtout ses jolies quartiers sympathiques. Et sa piscine bien sur. Une rencontre obligée avec la fraicheur. Son plongeoir était une ascension obligée. On s'y installait pour bronzer également. Nous étions nombreux à plonger de cette hauteur. Un jeu que les enfants que nous étions, aimaient à essayer. Juste pour le plaisir de fendre l'eau raffraichissante.
Je crois que ce fut mon père qui m'apprit mes premières brasses. A la manière d'un chiot, j'avançais sur le liquide bienveillant, où il arrivait qu'on se bouscule pour cause d'encombrement. L'été était propice à de telles rencontres...
Nous habitions un petit immeuble dans un quartier proche de celui qu'on appelait durant la désagréable période de guerre, le quartier arabe. Déjà une séparation, rien que dans les mots.


Après Sidi-Bel-Abbès, où les bombes explosaient régulièrement, avant que nous quittions la ville... à Affreville nous retrouvions les hostilités folles d'hommes en mal de guerre. Lorsque les explosions se rapprochaient de nos habitations, je revois ma mère perdant connaissance. Pour un temps elle quittait les frayeurs de notre quotidien.
Elle ne devait pas être la seule à réagir de la sorte.
Une violence sans nom s'était insidueusement installée dans le pays. Nos jeux enfantins prenaient une autre forme. L'enfance n'avait pas encore conscience des raisons de tant d'horreurs semées dans tout le pays. Aller à l'école devenait le parcours de tous les dangers.
Heureusement, nous étions quelques européens à n'avoir pas renoncé à nos amitiés algériennes.
A l'école des parents, lorsque nous gagnions notre domicile, il n'était pas question de rejeter celles-ci pour le seul motif que les parents algériens désiraient obtenir la reconnaissance "d'êtres humains", dont ils furent privés. En un mot, leur dignité. S'il fallait passer par l'indépendance, voilà qui était compatible avec leurs revendications.
C'est ce que j'ai entendu chez nous, durant quelques années.
Alors, me suis-je toujours demandé, pourquoi cet acharnement à tuer avant de rendre un bien légitime ? Un bien qui ne nous appartenait pas ! La violence et les  bombes ont gaché un nombre incalculable d'amitiés.
Les colons étaient des acharnés. A la mentalité malsaine.
Lorsqu'ils parlaient de l'Algérie c'était : Leurs biens... leur pays... leurs indigènes. L'abandon n'était même pas programmé dans leur esprit. Quitte à tout balayer sur leur passage. Ce qu'ils ont d'ailleurs fait.
Bien sur, ils mirent des années à défricher certaines terres sur lesquelles ils ont édifié des constructions.
Mais l'Algérie n'a jamais été une terre inculte, lorsque la France est allée s'imposer dans le pays. Bien au contraire.
Le pays était riche et possédait une formation gestionnaire qui dépassait de beaucoup, d'autres nations.
Jusqu'en Amerique on entendit parler des richesses algeriennes.

La colonisation ne s'est pas faite dans la douceur.
Cela nous aurait-il échappé ?

Orleanville ou El Asnam n'étant pas loin, nous avons bien des fois ressenti les secousses sismiques de notre voisine. Lorsque nous le pouvions, nous sortions de la maison.  Perdre l'équilibre sans aucun moyen logique de le garder, voilà qui ne demandait pas plus à nos têtes d'enfants, pour nous amuser de la chose.
Mais pour les habitants d'El Asnam, c'était bien différent. Le temps ne jouait pas en leur faveur. Que de morts après tous ces tremblements de terre. D'effrayantes images nous parvenaient à travers les journaux de l'époque.
Tristesse et consternation sur le visage des adultes.

Après Affreville, je me retrouve dans la capitale. Je devais avoir entre 12 ou 13 ans. C'est à Hussein-Dey, dans un deux pièces que nous nous retrouvons.
Découvrir la grande ville. Faire connaissance avec Alger ne m'a posé aucun problème. J'ai investi les rues et les quartiers. Curiosité oblige, après l'espace nature, l'espace béton. Sans perdre de vue mon besoin de liberté et d'espace, je suis partie à la conquète d'Alger la blanche.
C'est avec ma mère tout d'abord que j'ai parcouru ces lieux, avec très vite le désir de les investir en solitaire.
Ce que je n'ai pas tardé à faire, à l'heure de l'adolescence. Quelquefois en compagnie de ma soeur ou d' amis.
Les hauteurs d'Alger, ses plages, et au delà d'Hussein-Dey... entre autre, Fort-de-l'Eau on fait parti de balades délicieusement agréables.
A pieds la plupart du temps, en longeant la route moutonnière, très souvent.
Avec vue sur la Mediterranée, où les bleus se font tendres ou profonds.
J'ai effacé de ma mémoire les noms des rues. Eparpillé on ne sait où, mais je saurais retourner dans chacune d'elles, sans aucun problème. Que de fois m'est-il arrivé de parcourir tout ces endroits... en les rêvant seulement.
C'est dans un lycée d'Hussein-Dey que j'ai rempli ma tête. Ce lycée se situait dans la prolongation d'une place, juste en face du cinéma du quartier.
Paresseuse et un peu rebelle contre toute forme d'obligation, je n'ai pas brillé sur les bancs de l'école...
Mes rapports avec les enseignants furent tendus... du plus loin que je me souvienne.
Certains d'entre eux n'ont pas fait preuve d'une pédagogie saine.
C'était encore le temps des punitions à ralonges. Et des humiliations à répétitions.  Quelle détestation pour les maths et l'anglais ! Deux matières ayant fait un cursis très court dans mon esprit. Un vrai blocage mental si j'en crois ce qui m'en reste. Ne me parlez pas en anglais, je ne comprends pas un traitre mot.
Quand aux maths, je sais compter, c'est déjà pas mal.
Mon allergie pour le corps enseignant de l'Algérie française était un fait établi.
Mes rapports avec mes camarades de classes étaient tout autant houleux. Ces petites filles, et plus tard, ces jeunes filles précieuses, bien mises sur elles, n'avaient que faire de celle que j'étais.
Ces enfants de colons ne recherchaient pas ma compagnie. Ils niaient même ma présence. Un rejet total, tel que je l'ai ressenti alors.
Je ne voulais pas plus d'elles dans ma vie.

J'avais mes entrées chez les familles algeriennes. Mes camarades me tiraient souvent chez elles. Depuis toujours, ces parents ont fait montre d'une grande générosité à mon égard. Chose ressentie, au Maroc aussi.
Je n'ai finalement jamais su comment était la maison de ceux qu'on appelle "les pieds noirs", alors que j'habitais en Algérie. Sauf une seule fois, lors d'une surprise partie organisée par la jeunesse des années soixante. Je n'ai pas oublié leurs moqueries à mon encontre. Fugace souvenir...
Tout cela sur fond de guerre. Une ambiance détestable. La peur étant palpable.
On ne parlait que de mort, dans un camp ou dans l'autre.
L'armée française était partout, la mitraillette au flanc. Les algeriens n'en menaient pas large. Les fouilles étaient humiliantes, voire violentes... difficile d'oublier ces images ?

Qui commença les hostilités ? Le savoir aurait-il changé quelque chose ? Etait-ce vraiment important ?

Les algeriens ont réagi avec une violence inouie.
Mais ne subissaient-ils pas une violence cruelle, depuis tant d'années ? Faire leur seul procès serait déjà une violence. Relater les faits de cette période de la colonisation avec honnêteté me semble acceptable.
Aujourd'hui encore beaucoup de "pieds noirs" la refuse. N'ont-ils pas su analyser leur propre histoire ?
Il m'est arrivé, rarement, je dois le reconnaitre, d'essayer de mettre leur mémoire à contribution, dès qu'ils se lancent sur des propos tendancieux. Leur réponse m'a toujours étonnée. Ils me disent que je ne sais rien car je n'étais pas là bas durant ces années là.
Non seulement j'y étais pendant, mais aussi après l'indépendance. Ce n'est qu'en 1968 que je quitte Alger.
Etaient-ils si préoccupés par leur petit monde bien fermé qu'ils ont oublié qu'il y avait d'autres humains à leurs côtés ?
Ces années difficiles ne m'ont pas empêchées de vivre comme je l'entendais. Même si parfois j'ai déclanché quelques hostilités à cause de mon tempérament aventurier, ou contestataire.
Mes parents entretenaient d'excellents rapports de voisinage. Moi pas toujours. Mes années "adolescence" devaient se comprendre totale "soumission". Le profil bas à tout prix pour les filles.
Voilà que je ne l'entendais pas de cette oreille.
Nos sorties en ville, entre filles étaient des promenades qui ne faisaient pas l'unanimité dans le voisinage. Nous étions montrées du doigt. Mes réponses étaient en rapport avec la bétise des mâles comptant bien nous enfermer dans la cage de leur idée de principes. Qu'ils ne s'appliquaient pas à eux-mêmes, évidemment.
Notre seule préoccupation, et la mienne également, après l'indépendance aussi, c'était de gouter à des échanges amicaux. De partager d'interminables discussions. De nous balader dans les rues d'Alger. De nous offrir des après-midi cinémathèque, ou de nous installer à une terrasse de café. En un mot, toutes les curiosités saines d'une jeunesse au sortir du malaise de la guerre.
C'est de cela qu'il s'agissait, et qu'on ne parvenait pas à faire comprendre.
Ma propre mère a eu bien du mal à faire cette simple gymnastique mentale...

Ce qui me reste sur ces années Algérie ?
En toute franchise, des grands et des petits coups de bonheur. Des années d'espaces personnels. Un monde fabriqué par moi seule. En solitaire bien souvent, même si je prenais plaisir aux nombreuses compagnies de passage.
Et aussi, une mauvaise note pour ma mère.
J'ai du quitter l'Algerie sur notre mésentente. Un départ qui s'est imposé de lui-même. Fuir l'Algerie était le seul choix possible ai-je pensé...

J'ai effacé bien des souvenirs, sauf que je n'ai pas oublié mes collègues avec lesquels je travaillais au sein d'une banque. Et encore moins toutes ces amitiés d'un temps...
Comment oublier Alger, ville aussi magnifique que le pays l'est lui-même. La Casbah etait mon lieu privilégié. Régulièrement je m'y baladais.
Mes pauses au "Milk-Bar", sur sa terrasse, pour une dégustation de glace à la vanille, sont dans ma tête.
M'asseoir devant la Grande Poste était une autre de mes habitudes. Le tiroir de mes souvenirs m'emporte agréablement auprès d'un ami qui était plus un grand frère, avec qui j'ai vagabondé dans la grande ville. Que de rires et de bonne humeur à deux. Je n'ai pas oublié son visage ni ses gestes. Même celui de relever légèrement ses lunettes sur son nez. Gentillesse et générosité, il les conjuguait.
Je me souviens de la seule amie très proche que j'ai eu. Fatima. Perdue de vue dès qu'elle s'est mariée...

Alger que j'ai admiré depuis ses hauteurs. Une ville qui semble se jeter dans la Méditerranée, tout comme bien d'autres. De tous les horizons elle accueille les plus gros navires. Une porte ouverte vers l'extérieur.
Cette beauté blanche a elle aussi en son temps, fait vibrer mon coeur.
C'est en juillet 1968, que je quitte Alger. Je crois que le navire se nommait "Le Kairouan". Les cotes d'Alger s'éloignent, peu à peu... puis disparaissent. Je tourne une page, et laisse derrière moi les splendeurs d'un temps aux couleurs algeriennes.
Ce n'est qu'en 1985 que je retourne à Alger pour rendre visite à mes parents. Une semaine seulement auprès d'eux. Je pense que je ne devais pas être prête pour un tel retour. Je fus déçue par cette reprise de contact avec ma famille.

En décembre 2005, j'ai revu mon séjour à la hausse. Immense plaisir que ces retrouvailles, cette fois-ci, avec l'Algerie uniquement. C'était autre chose. Je ne suis restée que dans la région de la Kabylie, mais mon plaisir fut total.
Séjour trop court à mon goût même s'il s'est agi de presque deux mois. Mes escapades cette fois-ci, ça a été quelque chose... Petits et grands détails, l'Algerie m'a comblée à travers ses ressources humaines, et ses beautés inépuisables.

De l'Algerie d'aujourd'hui, on n'a pas envie d'en revenir.
Je n'ai qu'une hâte, y retourner !



par Mariliane publié dans : Voyages communauté : ALGERIE DECOUVERTE
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